Quoi ? : Créateur de mode
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Entre rigueur architecturale et sensualité brute, Christopher Zucco trace une voie singulière dans le paysage de la mode contemporaine. Installé à Nice, le créateur façonne des silhouettes puissantes, pensées comme des œuvres à porter.

À la croisée de l’art et de l’artisanat, Christopher Zucco imagine une mode qui dépasse le simple vêtement. Très tôt attiré par l’image – il découvre la photographie dès l’âge de 10 ans – il a développé un regard affûté sur le corps, la lumière et les volumes. Cette sensibilité visuelle nourrit aujourd’hui son travail de créateur, où chaque pièce est pensée comme une construction, presque une architecture mobile.

Son ADN est reconnaissable : coupes graphiques, épaules sculptées, volumes assumés, superpositions de matières et recherche constante d’un équilibre entre force et délicatesse. Autodidacte dans l’âme, Zucco expérimente, assemble, déconstruit pour faire émerger une allure brute mais précieuse, urbaine et contemporaine.

Basé à Nice dont il est natif, loin des circuits parisiens traditionnels, il revendique un ancrage méditerranéen fait de contrastes, de lumière et d’indépendance. Récompensé à plusieurs reprises  – notamment par le Prix Coup de cœur du jury Start in Mode  – Christopher Zucco affirme une vision engagée de la création, nourrie par les collaborations artistiques, les échanges locaux et une envie profonde de révéler la force et la confiance de celles qui portent ses pièces. 

Vous vous définissez souvent comme un artiste-artisan. Que signifie cette double identité dans votre manière de créer ?

Pour moi, il n’y a pas de frontière nette entre l’artiste et l’artisan. L’artiste explore, questionne, projette une vision ; l’artisan, lui, ancre cette vision dans la matière, dans le geste, dans le temps long de faire. Cette double identité me permet de rester libre tout en étant rigoureux. Je peux expérimenter, prendre des risques plastiques, tout en gardant un profond respect pour la construction, les finitions, le savoir-faire. Le vêtement devient alors un terrain de dialogue entre idée et main.

Votre parcours débute par la photographie. Comment ce regard d’image influence-t-il aujourd’hui votre travail de styliste ?

La photographie m’a appris à regarder avant de faire. À comprendre la lumière, les lignes, les tensions dans un corps ou un mouvement.

Aujourd’hui encore, je pense beaucoup mes silhouettes comme des images en devenir : comment elles se découpent dans l’espace, comment elles dialoguent avec l’ombre, comment elles racontent quelque chose sans forcément être expliquées. Ce regard me pousse à travailler les proportions, les contrastes, et à penser chaque pièce comme un cadre vivant.

Vos silhouettes sont très architecturales, presque sculpturales. Travaillez-vous le vêtement comme un volume avant de penser à l’usage ?

Oui, le volume est souvent le point de départ. Je travaille le vêtement comme une forme en trois dimensions, presque comme une sculpture mobile. Mais l’usage n’est jamais oublié : il arrive simplement plus tard, comme une phase d’ajustement. J’aime cette tension entre structure et liberté, entre une silhouette forte et un corps qui doit pouvoir s’y sentir à l’aise, puissant, présent.

Pourquoi s’installer à Nice. En quoi ce territoire influence-t-il votre imaginaire et votre rythme de création ?

 Je n’ai pas vraiment choisi de m’installer : j’y suis né et j’y ai toujours vécu.

Nice une ville qui m’a construit autant humainement que visuellement. La lumière y est très graphique, presque tranchante, et elle influence fortement ma manière de penser les volumes et les contrastes.

Il y a aussi un rapport plus lent au temps, moins saturé, qui me permet de créer avec plus d’intuition et moins de pression.

Je trouve une forme de liberté ici, liée à la mer, aux espaces ouverts, qui m’aide à créer sans me sentir enfermé dans un système.

Mon travail est en résonance avec cette ville : plus organique, plus intuitif, avec des temps de respiration qui sont essentiels à mon processus créatif.

Créer de la mode en région, loin de Paris, est-ce une contrainte ou une liberté ?

C’est clairement une liberté. Être loin de Paris me permet de m’extraire des codes, des rythmes imposés, des tendances trop rapides. Cela demande plus d’autonomie, bien sûr, mais cela renforce aussi l’identité du travail.

Je crée depuis un endroit qui me ressemble, et non depuis un centre qui dicte.

Cela n’empêche pas le dialogue, je travaille régulièrement avec des équipes parisiennes (production, stylistes, photographes) à distance, et je fais aussi quelques allers-retours vers la capitale pour certains projets créatifs. Cette liberté géographique me permet finalement de choisir mes collaborations avec justesse, sans subir un cadre unique.

Comment décririez-vous la scène créative locale sur la Côte d’Azur ? Y a-t-il une émulation entre créateurs ?

La scène est discrète mais très riche. Il y a beaucoup de créateurs qui travaillent dans l’ombre, avec une grande sincérité. Les échanges sont souvent plus humains que stratégiques, et c’est ce qui les rend précieux. L’émulation existe, mais elle est moins visible, plus souterraine, presque intime.

Les collaborations artistiques semblent centrales dans votre travail. Qu’est-ce que ces échanges vous apportent ?

Les collaborations me permettent de sortir de moi-même. Elles ouvrent des espaces inattendus, déplacent mon regard, remettent en question mes automatismes.

Travailler avec d’autres artistes, c’est accepter de perdre un peu de contrôle pour gagner en profondeur. Cela nourrit autant le processus que le résultat.

Vous dites vouloir faire ressortir la force et la confiance de chaque femme. Comment cela se traduit-il concrètement dans vos pièces ?

Cela passe par des lignes affirmées, des épaules structurées, des volumes qui enveloppent sans contraindre. Je veux que la femme qui porte mes pièces sente une présence, une assise, presque une protection. La force n’est pas forcément dans l’excès, mais dans la justesse : un vêtement qui accompagne, qui soutient, qui révèle sans déguiser.

Entre pièces uniques, créations expérimentales et image de mode, comment envisagez-vous l’évolution de votre marque ?

Je vois la marque comme un laboratoire en mouvement. Les pièces uniques et expérimentales sont essentielles : elles nourrissent la recherche et l’identité. L’image de mode, elle, permet de raconter cette recherche, de la rendre visible. C’est un terrain que j’ai envie de continuer à explorer, car c’est là que je vibre le plus : dans la mise en scène, le récit, l’émotion visuelle.

À l’avenir, j’aimerais préserver cet équilibre, sans céder à une standardisation qui ferait perdre le sens du geste. Je vois aussi la marque comme un accompagnement singulier, à travers des créations sur mesure et des pièces uniques pensées pour chaque cliente.

En parallèle, je travaille notamment à la construction d’une collection de sacs prévue pour la rentrée 2027, qui permettra de rendre l’univers de la marque plus accessible, tout en restant fidèle à son ADN.

Si votre mode était une sensation, une lumière ou un lieu, lequel serait-il aujourd’hui ?

Ce serait une lumière rasante en fin de journée, quand le soleil touche presque l’horizon. Une lumière franche mais douce, qui révèle les volumes sans les écraser. Un moment suspendu, entre force et calme.

Propos recueillis par Eric Foucher / Photos Christopher Zucco